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Devinez qui va payer ?

Le dilemme de l'usurier

Par Bernard MARIS

Vendredi 10 Juin 2011 09:43


Faut-il faire payer la Grèce au risque de la ruiner et avec elle les créanciers, ou faut-il échelonner les dettes au risque de ruiner les créanciers et avec eux la Grèce ?
Ca s’appelle le dilemme de l’usurier. Un usurier avait deux débiteurs. L’un ne pouvait plus payer, aussi l’usurier fit-il pression sur lui pour l’obliger à rembourser. Il l’obligea à vendre ses maigres biens, à travailler plus, à lui donner une plus grande partie de son salaire. Mais plus la pression sur le débiteur était forte, plus le débiteur s’affaiblissait : ses forces diminuaient, il n’avait plus goût au travail, il n’avait même plus de toit car sa maison avait été saisie. Bref, il remboursait de moins en moins. Le moment où le débiteur allait être ruiné, et le créancier aussi approchait. Du coup le créancier décida de renouveler son crédit sans frais, et d’exiger moins de remboursements. Voyant cela, l’autre débiteur demanda à son tour à l’usurier des conditions plus favorables. Du coup le créancier, voyant que sa ruine approchait parce que les deux ne rembourseraient pas, se tira une balle.
Maintenant parlons des « marchés » au lieu de l’usurier, et de la Grèce et du Portugal au lieu des deux débiteurs. Le premier ministre Papandréou est allé pleurnicher auprès de JC Juncker, président de l’Eurogroupe, pour réclamer le droit de se faire saigner un peu plus par une rallonge de crédit. Juncker représentait aussi la « troïka » (FMI, Commission Européenne, BCE) donc les créanciers. Comme Papandréou. Les créanciers de la Grèce sont plus des étrangers que des grecs, donc la Grèce bosse pour que son argent parte dehors. Mais les créanciers grecs ne sont pas terribles non plus. En ce moment ils fuient la Grèce pour la Suisse. Près de 50 milliards d’euros se sont installés en Suisse ces derniers dix huit mois. De braves patriotes. Du coup l’Agence Moody’s dégrade la note de la Grèce qui tombe au niveau de celle de Cuba.
Donc Papandréou a obtenu 60 milliards qui s’ajoutent aux 110 généreusement prêtés l’année dernière. En échange il promet de diminuer les salaires publics de 8%, de diminuer le nombre de fonctionnaire, il fait passer la TVA de 13% à 23% !, il privatise le port d’Athènes et celui de Salonique, et refile une partie des Télécom aux amis Allemands de Deutsche Télécom, ces amis qui traitent les grecs de faignasses (en vérité, le nombre d’heures ouvrées des Grecs est plus fort que celui des Allemands, les moins travailleurs d’Europe).
Que va-t-il se passer ? Le pib grec va chuter, la Grèce ne pourra rembourser, elle sera en faillite comme l’Argentine en 1998, saignée à crever par les usuriers. Les grecs doivent 350 milliards. Qui n’en valent plus que 200, car la dette grecque se négocie à peine à 60% de sa valeur. Pourquoi ne pas déclarer un moratoire, ou un rééchelonnement de la dette, ce qui permettrait par exemple au gouvernement grec de racheter sa dette à 65% au lieu de 60% de sa valeur ? Parce qu’aussitôt les portugais, qui par le biais de leur premier ministre Socrates sont en train de préparer un plan d’économie et de privatisations drastique, voudraient que la valeur de leur dette soit diminuée. Ca ne plait pas du tout aux banques ! Les banques françaises ont 500 milliards de créances sur la Grèce le Portugal, l’Espagne, et l’Irlande. Sur ces 500 les débiteurs paient du 5 ou 6%ou plus d’intérêt, alors qu’elles ont eu cet argent quasi gratuit de la part de la BCE... Elles préfèrent qu’on leur paye du 6% d’intérêt sur 500 milliards que sur 300 ! et elles aimeraient bien, comme tous les usuriers, que les gens remboursent toute leur vie, puis transmettent la dette à leurs enfants qui paieront aussi toute leur vie.
Or ce sont ces mêmes salopes de banques qui ont prêté ! qui ont cassé le système financier mondial, puis se sont fait prêter gratuitement de l’argent public, et maintenant spéculent sur les dettes publiques créées pour sauver le système ! C’est absolument obscène et immoral. Qui répond, quand les premiers ministres vont leur cirer les bottes ? La rue. Grève générale à Athènes le 15 juin. Après les huissiers la police, normal, c’est la loi des créanciers.

 

Diplômé de Sciences Po Toulouse en 1968, Bernard Maris obtient ensuite un doctorat en sciences économiques.Il écrit pour différents journaux : Marianne, Le Nouvel Observateur, Le Figaro Magazine, Le Monde et Charlie Hebdo dans lequel il prend la plupart du temps le pseudonyme d'« Oncle Bernard ».

 

François Chesnais vient de publier un livre important, intitulé "Les dettes illégitimes. Quand les banques font main basse sur les politiques publiques" (Editions Raisons d’agir, 2o11). Un livre pédagogique dégageant les mécanismes financiers et bancaires à l’origine de la dette dite souveraine. Il indique aussi l’actualité d’une bataille européenne pour l’annulation des dettes illégitimes. Dans l’article ci-dessous, il met en relief les traits saillants du thème qu’il traite dans son ouvrage.

Au printemps de 2010, les grandes banques européennes, au premier chef les banques françaises et allemandes ont convaincu l’Union européenne et la BCE, que le risque de défaut de paiement de la dette publique de la Grèce mettait leur bilan en danger. Elles ont demandé d’être mises à l’abri des conséquences de leur gestion. Les grandes banques européennes ont été fortement aidées à l’automne 2008 au moment où la faillite de la banque Lehman Brothers à New York a porté la crise financière à son paroxysme. Depuis leur sauvetage, elles n’ont pas épuré tous les actifs toxiques de leurs comptes. Elles ont pourtant continué à faire des placements à haut risque. Chez certaines le moindre défaut de paiement signifierait la faillite. En mai 2010, un plan de sauvetage a été monté, avec un volet financier et un volet d’austérité budgétaire drastique et de privatisation accélérée: fortes baisses des dépenses sociales ; diminution de traitements des fonctionnaires et réduction de leur nombre ; nouvelles atteintes aux systèmes des retraites, que ceux-ci soient par capitalisation ou par répartition. Les premiers pays, tels la Grèce et le Portugal, à les avoir appliquées ont été pris dans une spirale infernale dont les couches populaires et les jeunes sont les victimes immédiates. Elle concerne de mois en mois un nombre plus important de pays en Europe occidentale et méditerranéenne, après avoir ravagé les pays baltiques et balkaniques. C’est aux travailleurs, à la jeunesse et aux couches populaires les plus vulnérables qu’on impose le coût du sauvetage du système financier européen et partant du système mondial.


 



20/06/2011
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